Alto – Viola

Laurent Zakowsky vous expose ses principes de fabrications’ ses histoires personnelles et des témoignages d’altistes jouant ses instruments.

 Puis j’attaquais le vernis à proprement  parler. Je me replongeais dans l’ouvrage de Ficin. Dans son grimoire, il cite un certain nombre de produits, gommes, colorants et solvant, à utiliser pour obtenir les effets magiques : « … la laque, qui est propre à Mercure… Les solaires, que sont l’essence d’aspic ou de lavande, qui sentent suavement et qui luisent… le bois d’aloès, l’encens… » Dans mon atelier, tel un apprenti sorcier, une fois que je disposais de ces ingrédients par toujours faciles à se procurer (certains s’achètent dans des drogueries spécialisées, d’autres en pharmacie, d’autres encore dans des boutiques de produits ésotériques, jamais je n’aurais pensé mettre les pieds dans de tels endroits), je préparais ma mixture, faisais un essai sur un morceau de bois vierge. Le résultat fût magnifique, doré, ambré, avec des reflets fauves et moirés. Je l’étalais donc sur ma création avec un pinceau en poil de martre. Et là, ce fût la catastrophe !!!

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Mon vernis avait réagit avec la teinte de fond, la couleur avait complètement viré au vert, ce n’était plus ma création, c’était une créature incontrôlable. C’est sûr, elle venait d’une autre planète, mais pas du tout celle que je voulais ! Je maudissais Ficin, Léonard, les humanistes en général, j’implorais Campanella, Bernard Palissy, Giordano Bruno !

Le temps que je me calme, le vernis avait séché. Il s’était comme…calmé, lui aussi. Je fût alors pris d’un pressentiment : et si la superposition des couches pouvait atténuer cet effet déplorable ? J’essayais… Deux couches, trois, quatre… Et cela fonctionna ! Plus j’avançais, plus je pouvais contrôler la couleur, la matière, la profondeur de mon vernis. Je ponçais une couche sur deux, avec une laine d’acier très fine, puis avec un tissu imbibé d’huile de lin et de tripoli de Venise, une poudre abrasive très légère faite à base de carapace de crustacés broyée. Je tamponnais enfin avec une gomme laque extrêmement filtrée, appuyant à peine, presque caressant les différentes courbes et volumes. Peu à peu, la teinte s’orienta vers le doré, exactement comme je le souhaitais.

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Il me restait à fabriquer le cordier, la pièce en ébène sur laquelle allaient s’accrocher les cordes en boyau de mouton, tailler le chevalet, petit pont de bois d’érable qui allait les soutenir. Je tendis l’ensemble, retins mon souffle…

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J’avais terminé… Et j’ai entendu un hurlement de rage, de douleur, de plaisir, de terreur, de souffrance, de joie, de désespoir, de rire, d’agonie puis de volupté. Tout ce qui fait la musique. Tous les sons, capturés depuis la nuit des temps, libérés simultanément. Ils débordaient, ruisselaient, inondaient l’atelier. Les autres instruments, violons, altos et violoncelles, vibraient par sympathie. Je pouvais, par la toute puissance de ma pensée, moduler cette matière selon mon désir, passant du grave à l’aigu, jouant sur les nuances, les attaques, les timbres. J’étais le Créateur, je retrouvais Ficin, Léonard, tous les humanistes de la Renaissance. Je touchais l’idée achevée du son. Le son absolu. Le silence des sphères, comme aimaient à l’appeler ainsi Ficin et ses disciples.

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